Cinquante ans après la création de Kenneth MacMillan, John Neumeier créé à son tour le Chant de la Terre sur la partition grandiose du compositeur viennois Gustav Mahler. Retour sur les représentations des 27 et 28 février, avec respectivement les trios Dorothée Gilbert/Florian Magnenet/Vincent Chaillet et Laëtitia Pujol/Mathieu Ganio/Karl Paquette.

(c) Anne Ray / Opéra National de Paris
L’événement chorégraphique de ce mois de février était la nouvelle création de John Neumeier pour le ballet de l’Opéra de Paris. Dix-huit ans après Sylvia, le chorégraphe s’est attaqué à la partition du Chant de la Terre de Gustav Mahler et signe ici sa dernière chorégraphie sur la musique du célèbre compositeur viennois qu’il affectionne particulièrement. C’est un cycle d’une dizaine d’œuvres chorégraphiques qui s’achève avec cette dernière symphonie composée par Mahler (Le public parisien avait eu notamment l’occasion de découvrir la Troisième Symphonie en 2009 et 2013). 
Dorothée Gilbert et Florian Magnenet

Inspirée par des poèmes chinois datant du VIIIième siècle, cette œuvre personnelle et profonde dépeint en six chants les grands thèmes de la condition humaine, du passage éphémère de l’homme sur la Terre, en passant par l’amour, la beauté, l’amitié… Une œuvre pour orchestre et deux voix qu’il est recommandé d’avoir apprivoisé avant, en l’écoutant et en lisant la traduction des six poèmes, en partie réécrits par Mahler.

La rencontre publique du samedi 14 février avait laissé entrevoir quelques prémices de cette création, sans pour autant que le chorégraphe ne lève le voile sur toutes ses intentions, ni les relations entre les personnages. C’est certainement cela, ces éléments clefs qui manquent pour entrer pleinement dans le ballet et qui font que, malgré la beauté de l’ensemble, la partition grandiose, on est moins touché et on a l’impression de passer à côté. 
En procédant de la sorte, John Neumeier laisse libre cours à notre interprétation et à celle des danseurs. Chacun ayant la possibilité de se raconter sa propre histoire. Car finalement qu’incarnent Laëtitia Pujol et Dorothée Gilbert ? La Mort, La Spiritualité ? Et quel est le véritable lien entre les personnages de Karl Paquette/Vincent Chaillet et Mathieu Ganio/Florian Magnenet? Un ami, alter-ego, une projection de cet homme encore vaillant quelques années auparavant?
Esthétiquement, le ballet est réussi. La scénographie épurée nous plonge dans une ambiance japonisante et poétique. Du point de vue chorégraphique, la signature de Neumeier est omniprésente. L’ensemble donnerait presque une image de « déjà vu ». Dommage que ce prologue reprenant au piano des thèmes phares de la partition, ait ajouté pour rallonger l’œuvre (d’une durée initiale d’une heure), cela aurait sans aucun doute atténué les longueurs sur d’autres tableaux. 

Laetitia Pujol, Mathieu Ganio, Karl Paquette

Le Chant de l’Automne est certainement l’un des mouvements qui m’a le plus touchée, avec la présence à la fois spectrale et spirituelle de Laëtitia Pujol, en symbiose avec Mathieu Ganio, bel interprète habité, qui porte le ballet sur ses épaules. Sans surprise, la chorégraphie sied bien au danseur Etoile qui semble prendre beaucoup de plaisir à danser le ballet. Dorothée Gilbert insuffle également une belle énergie dans ce rôle, une présence fantomatique mais bien réelle. Un guide pour ce jeune homme à un tournant de sa vie? On ne peut que remarquer la présence de Nolwenn Daniel (et celle de Sae Eun Park le vendredi dans le même rôle).
On n’oublie pas le duo formé par les lumineux Léonore Baulac et Fabien Revillion qui réveille le troisième chant De la jeunesse. Marc Moreau (et Vincent Chaillet le samedi 28) interprètent quant à eux le cinquième chant L’homme ivre au Printemps avec panache.
Dernier chant, l’Adieu clôture le ballet. Sans doute l’un des tableaux les plus aboutis de cette création. Les deux derniers pas de deux, qui réunissent en scène le trio principal sont d’une grande beauté. 

Saluts du Chant de la Terre, vendredi 27 février

John Neumeier dévoile ici cette œuvre très personnelle, profonde et mélancolique. Il serait dommage de faire l’impasse sur ce ballet, rien que pour la musique de Mahler. D’autant plus qu’au fur-et-à mesure de la série, l’interprétation devrait évoluer et s’affiner. Pour autant, une lecture guidée avec des éclaircissements permettrait de rentrer plus facilement dedans.
 
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