Après l’École de danse début avril, c’était au tour des jeunes danseurs du ballet de l’Opéra de Paris de se présenter sur la scène du Palais Garnier du 18 au 22 avril dernier. Cette « promotion » 2014 a dévoilé de jolies personnalités, entre des talents confirmés ou émergents.
Tous les quatre à cinq ans, la Direction du ballet programme une soirée Jeunes danseurs dans le but de mettre en lumière de jeunes talents du corps de ballet. Celle-ci leur offre l’opportunité de se confronter à des rôles habituellement distribués à des solistes. Plusieurs extraits du répertoire : pas de deux, trio, duo sont ainsi présentés. Ces évènements sont toujours à noter dans le calendrier car ils permettent de découvrir non seulement de jeunes talents, mais aussi de (re)voir des pas de deux du répertoire peu donnés, voire oubliés. Cette année pourtant, lorsque la programmation a été dévoilée, beaucoup ont été déçus : un programme « maison » certes, mêlant chorégraphes issus du ballet, avec une connotation très moderne et une succession d’extraits proches chorégraphiquement parlant (Fugitif, Genus et Amoveo). Qu’à cela ne tienne, on court tout de même à cette soirée pour dévouvrir (ou redécouvrir) ces jeunes danseurs.
La soirée s’est ouverte avec Wuthering Heights de Kader Belarbi, ballet qui n’a pas été donné depuis 2007 et les adieux de Jean-Guillaume Bart à la scène. Le pas de deux  présenté, « duo des amours enfantines », montre Catherine et son frère adoptif Heathcliff, s’amusant, dans la tendre insouciance de l’enfance, à un instant où naissent progressivement les sentiments. Laura Bachman, qui s’était fait remarquée lors du concours de promotion en novembre dernier, y est particulièrement à son aise et campe un personnage mi-enfantin, mi-sauvage. A ses côtés, Takeru Coste dévoile un autre aspect de sa personnalité. Un duo réussi dans l’ensemble, même si, sorti de son contexte, cet extrait perd un peu de son intensité.
La soirée se poursuivait avec Les Enfants du Paradis de José Martinez et le pas de deux de Robert Macaire, réarrangé pour l’occasion. On retrouve dans cet extrait – ou plutôt divertissement – Hannah O’Neill et Mathieu Contat. L’extrait débute dans le noir, sans musique, tandis que l’on suit, telle une ombre chinoise, la silhouette gracile de la jeune danseuse. Puis, les enchaînements de pas se succèdent. L’un après l’autre, les deux danseurs entrent et sortent de scène, perturbant un public qui ne cesse d’applaudir sans trop savoir quel est le moment le plus approprié. Dotée d’une jolie technique, Hannah O’Neill, légèrement tendue au départ, montre une danse raffinée et en parvient même à éclipser son partenaire.
Après cet extrait des Enfants du Paradis, place à une chorégraphie plus complexe avec La Source, de Jean-Guillaume Bart. Trois jeunes danseurs sont en scène : Alice Catonnet (Naïla), Florent Mélac (Djemil) et Antoine Kirscher (Zaël). Un trio très propre, mais encore un peu vert. Si Alice Catonnet dévoile une certaine sensibilité, avec une danse à la fois douce et délicate, ses deux partenaires masculins semblent avoir plus de fil à retordre avec la chorégraphie. Florent Mélac est tout de même un Djémil viril, terrien, tandis qu’Antoine Kirscher est un Zaël bondissant (même si bien entendu, on est loin du Zaël aérien de Mathias Heymann).
Changement de ton avec Réversibilité de Kelemenis, pièce portée par la séduisante et élégante Jennifer Visocchi. La danseuse est accompagnée de ses deux partenaires Cyril Chokroun et Antonio Conforti. Le trio fonctionne, les danseurs ont du répondant. Une jolie découverte.
Cette première partie se clôturait avec l’un des pas de deux les plus connus du répertoire  (et l’un des plus repris lors des galas) : celui du Parc de Preljocaj. Charlotte Ranson et Yvon Demol forment ce couple prêt à s’abandonner. Ils parviennent à donner un nouveau souffle à cet extrait, plus que revu et rabâché, qui constitue la dernière étape de la carte du tendre. Un beau moment de sensualité. Charlotte Ranson s’y illustre et son partenaire n’est pas en reste. Un soupçon d’alchimie supplémentaire entre les deux artistes aurait donné encore plus d’élan et d’éclat à ce long baiser volant.
La seconde partie de la soirée s’ouvrait avec Caligula de Nicolas Le Riche, rebaptisé pour l’occasion « Caligula et ses créatures ». Sans conteste, cet extrait fut l’une des plus belles prestations et interprétations de cette soirée. Un trio dément. Alexandre Gasse incarne parfaitement le personnage névrosé, fou à lier qu’est Caligula. Il s’investit totalement dans son personnage. Letizia Galloni est quant à elle une lune légère et aérienne, pleine de grâce. Enfin, mention spéciale à Germain Louvet (que le costume mettait particulièrement en valeur) pour sa variation plus que réussie et non dénuée d’humour d’Incitatus, le fidèle cheval de Caligula. Le danseur se l’est parfaitement approprié.
Changement de registre avec Quatre figures dans une pièce. Ici, le chorégraphe, Nicolas Paul, laisse libre cours à l’imagination du spectateur. Comme un huis clos, la pièce se déroule dans un espace restreint où quatre danseurs esquissent chacun à leur tour des mouvements dans un ordre précis. Tandis que certains écrivent de longues tirades sur le sol. « La vie, la mort » peut on lire. Pour certains, la pièce est dérangeante, perturbante. Pour d’autres, la gestion de l’espace, les enchaînements et les lignes formées par les corps sont intrigants, et même captivants. C’est vrai qu’en s’y intéressant de plus près, il y a une logique à démêler. Malheureusement pour ceux n’ayant pas réussi à entrer dans ce huis clos, les vingt minutes sont un peu longues.
Passons à nouveau à un autre style avec Fugitif de Sébastien Bertaud, présenté lors des soirées « Danseurs chorégraphes » et lors de galas. Sébastien Bertaud, sujet du ballet de l’Opéra de Paris, s’est directement inspiré de l’univers du chorégraphe britannique Wayne McGregor. Cette pièce, que j’apprécie particulièrement, dévoile les silhouettes longilignes et graciles de Lucie Fenwick et Mickaël Lafon, qui forment un duo fort bien assorti. L’alchimie entre les deux interprètes et bien présente, le duo fonctionne très bien. Les danseurs se cherchent, se trouvent, puis se fuient. Il s’en dégage une forme de sensualité et d’animalité.
Après Sébastien Bertaud, c’est cette fois-ci une chorégraphie de Wayne McGregor qui est présentée. Genus est l’un des pas de deux les plus réussis de cette soirée avec deux danseurs au physique de l’emploi : Juliette Hilaire et Hugo Marchand. La première fois que j’ai vu Genus à sa création en 2007, j’étais fascinée par les lignes et courbes que dessinaient les corps des danseurs. Mais aussi par l’esthétique de cette chorégraphie, originale et osée, à laquelle son chorégraphe et créateur s’était appliqué en poussant parfois les élongations à l’extrême. Le pas de deux entre Juliette Hilaire et Hugo Marchand a été travaillé dans les moindres détails par les deux danseurs et cela se voit. Ils sont en harmonie, dans le bon tempo, et donnent du sens au moindre geste. Une belle prestation.
Amoveo de Benjamin Millepied conclut cette soirée avec un couple de jeunes danseurs captivant. Léonore Baulac et Jérémy-Loup Quer surprennent, d’une part par leurs personnalités singulières et d’autre part par la mâturité de leurs interprétations. Ils ont tous les deux le sens du détail et de la beauté du geste. En quelques minutes, ils arrivent à nous raconter la rencontre entre leur deux personnages. Par le jeu des regards, ils créent cette tension qui s’exerce entre eux,. Ils dévoilent de plus une solide technique avec des portés plus que maîtrisés où Léonore Baulac vole littéralement dans les airs. L’un des plus beaux moments de cette soirée, avec deux interprètes confirmés.

Globalement, ce « cru 2014 » aura bien fait ses preuves. Certes, la programmation de cette soirée était décriée. Pas de Corsaire, ni de romantique Papillon… L’accent était mis sur le moderne et les chorégraphies maisons, ce qui est fort dommage vu le potentiel de la majorité des danseurs présents sur scène. Certes, les chorégraphies maison sont loin d’être toutes inintéressantes, mais varier les plaisirs, et les styles, n’est-il pas ce qui est attendu lors de telles soirées ? Autre question, est-ce que cette soirée reflète le répertoire actuel de la compagnie ? Et quel répertoire dansera-t-elle dans quelques années? Le Daphnis et Chloé de Benjamin Millepied à venir au mois de mai à Bastille pourrait nous apporter quelques éléments de réponse.
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