Parce qu’il faut en profiter, parce qu’il faut tout simplement savourer, je n’ai pu résister à prendre une place supplémentaire pour Onéguine et sa distribution phare réunissant les Etoiles Isabelle Ciaravola et Hervé Moreau.

Isabelle Ciaravola et Hervé Moreau dans Onéguine


Elle, a été nommée dans le rôle de Tatiana en 2009. A l’Opéra, elle a le don de sublimer tous ces rôles dits de tragédienne. Elle a incarné les grandes héroïnes romantiques dont Marguerite Gaultier dans La dame aux Camélias de Neumeier. Elle restera l’une des plus belles Tatiana de l’Opéra de Paris. Lui, est l’une des plus belles Etoiles masculines de la Maison. Il incarne l’élégance de l’école française et campe également l’un des plus beaux Onéguinedu Palais Garnier. Ensemble, ils forment un beau et grand duo. Complices, ils savent donner vie à leurs personnages et nous racontent à chaque fois une histoire, triste ou heureuse, avec sincérité et passion.
En 2009, Isabelle Ciaravola et Hervé Moreau ouvraient le bal lors de l’entrée au répertoire du ballet de Cranko. Ils y étaient déjà mémorables et touchants. Cinq ans plus tard, ils reprennent ces deux rôles et nous offrent une représentation poignante. Leurs personnages ont gagné en consistance. Leurs caractères sont plus affirmés. Elle, jeune fille rêveuse au départ, totalement éprise par cet individu méprisant, imbus de lui-même et pourtant si attirant qu’est Onéguine. Lui, dandy noir et narcissique, hautain, mais au charme ravageur. On devrait le détester, rester insensible et ne pas comprend pourquoi Tatiana s’acharne tant. Mais lorsque Hervé Moreau (ou plutôt Onéguine) apparaît dans le miroir, on fond littéralement. Le premier pas de deux qui s’en suit est d’une fluidité remarquable. Les portés, pourtant acrobatiques et redoutables, sont esquissés à la perfection, avec une grande maîtrise. Isabelle Ciaravola volant littéralement dans les bras de son partenaire.
Au fil des actes, les deux Etoiles construisent leurs personnages respectifs, ajoutant saison après saison, une pierre de plus à l’édifice et s’appropriant le ballet avec justesse. Et c’est ainsi qu’éperdument amoureuse de ce dandy, Tatiana finira bafouée et humiliée en public. Onéguine entraînera alors Olga, sœur de Tatiana et fiancée de Lenski, dans sa danse. Cette petite mascarade se terminera par une provocation en duel de Lenski, au cours duquel ce dernier perdra la vie. Jusque là inflexible, l’Onéguine d’Hervé Moreau apparaît soudain vulnérable.
L’Acte III débute. Tatiana est dorénavant mariée au Prince Grémine, incarné par Karl Paquette. Le pas de deux réunissant les deux personnages est d’une grande douceur, mettant en avant la maturité du couple, celle de Tatiana devenue femme. Tatiana sera troublée à la vue d’Onéguine. Lui, envahi par les remords et ses anciens démons. Il ne tardera pas à lui écrire à son tour une lettre. Les premières notes du dernier pas de deux sont saisissantes, l’émotion de plus en plus forte. L’estomac se serre, lorsque l’on aperçoit avec les jumelles, les yeux humides d’Isabelle Ciaravola. On croit plus que tout à leur histoire. On ressent la souffrance de Tatiana, déchirée entre l’envie d’aller vers Onéguine ou de rester loyale envers le Prince Grémine. Mais la raison s’empare à nouveau d’elle. On ressent son désarroi, sa souffrance, partagée entre deux hommes, le passe et le présent. Cette force pour ne pas fléchir et rester droite. L’émotion est démultipliée. Chacun des pas est en synchronisation totale avec la musique. Tout est sincère, le moindre geste, le moindre mouvement, un simple regard. Rien n’est laissé au hasard. Le résultat est poignant, à couper le souffle. Si bien que lorsque le rideau se relève, on a les yeux embués de larmes et on a nous aussi comme les danseurs en scène, du mal à se remettre de tout le panel d’émotions que l’on a vécu les trois minutes précédentes. Un immense bravo à ces deux artistes.
Mais à leurs côtés, n’oublions le duo Olga/Lesnki, sans qui l’histoire d’Onéguine n’aurait plus grand sens. Car n‘oublions pas que l’argument du ballet de Cranko s’appuie sur ce quatuor. Charline Giezendanner incarne une Olga charmante, primesautière et délicieuse. Tandis que le Lenski de Mathias Heymann, nommé Etoile dans ce rôle en 2009, est remarquable et très impressionnant techniquement. Mais surtout, le danseur gagné en interprétation. Son personnage est de plus en plus construit et complet. Le danseur a indéniablement gagné en maturité ces cinq dernières années. Sa variation du deuxième acte, précédant le duel, est à couper le souffle. Elle est très intense et déchirante. N’oublions pas également le corps de ballet, aux ensembles impeccables, qui entoure les personnages principaux.

Une représentation d’Onéguine qui figurera à nouveau dans les annales. Une soirée dont on ressort la gorge nouée, les yeux humides, par l’émotion et l’intensité qui s’en dégagent. De belles émotions à venir pour vendredi, une soirée qui promet déjà d’être intense. « On va s’accrocher », a confié Hervé Moreau à la sortie. 

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