Retour sur la soirée Teshigawara / Brown / Kylian, autrement dénommée soirée T/B/K, qui s’est déroulée le samedi 2 novembre en matinée, et au cours de laquelle trois pièces étaient présentées. La création Darkness is hiden black horses de Saburo Teshigawara, Glacial Decoy de Trisha Brown et l’ingénieux Doux Mensonges de Kylian. Une soirée en deux temps, deux parties très différentes l’une de l’autre.
Jérémie Bélingard, Saburo Teshigawara, Aurélie Dupont et Nicolas Le Riche
La soirée s’ouvrait avec la création du chorégraphe japonais Saburo Teshigawara. Une entrée en matière difficile, malgré la mise en scène assez intrigante avec ces « geysers » propulsant de la fumée sur la scène. Même si une répétition publique à l’amphithéâtre Bastille quelques semaines plus tôt avait éclairé sur les intentions du chorégraphe, sa façon de concevoir une chorégraphie, d’innover après avoir « déconstruit » le mouvement, et sa conception très scientifique du corps humain, entrer dans cet univers s’est avéré être complexe. Aurélie Dupont, vêtue de blanc est la première à entrer en scène, suivie par Nicolas Le Riche, puis Jérémie Bélingard. Tous deux arborant un costume noir. On les distingue à peine dans l’obscurité. Les trois Etoiles dansent parfois alternativement, parfois ensemble, parfois sur des rythmes différents. Que cherchent-ils à nous raconter ? Le concept est subtil, voire peut-être un soupçon trop intellectuel. Depuis l’obscurité, au travers de la bande sonore, on cherche à voir ces deux chevaux noirs surgir de l’obscurité envahissant le pourtour de la scène. Tantôt Jérémie Bélingard entre en scène, tantôt il disparaît (parfois un long moment) avant de revenir. Aurélie Dupont semble immobile et Nicolas Le Riche tourne autour d’elle, avec des mouvements toujours aussi fluide et avec une grande légèreté. Le tableau final interpelle, avec Nicolas Le Riche, agonisant, allongé au sol. Un geyser placé juste derrière lui donne l’illusion d’un jet de fumée sortant de sa bouche. 
Letizia Galloni, Laurence Laffon, Caroline Robert et Juliette Hilaire
Après un court précipité, place au silence glaçant de Glacial Decoy de la chorégraphe emblématique de la danse postmoderne, la dénommée Trisha Brown. La pièce paraît plus lumineuse et presque poétique après l’obscur et sombre Darkness is hiden black horses. On se prend à scruter, deviner les pas des quatre danseuses vêtues de grandes mousselines volantes. Au fond de la scène, défilent des clichés du photographe Robert Rauschenberg. Certes le cliquetis strident lorsque les visuels changent et glissent les uns après les autres vers la coulisse, peut sembler froid. Mais tel un métronome, il donne le rythme aux danseuses, qui tour à tour apparaissent en scène, en solo, en duo, ou en quatuor. Laurence Laffon et Caroline Robert s’amusent et jouent sur cet effet, avec la complicité de Letizia Galloni et de Juliette Hilaire. L’une sortant côté cour, l’autre faisant son apparition côté jardin, formant une ligne de danseuses qui ne semble jamais s’arrêter, comme si elles continuaient de danser hors de la scène, hors du champ de vision du spectateur. Parfois, elles passent de quatre danseuses à cinq, prolongeant l’illusion. Cet effet, le silence, les changements de photos pour décor, cet ensemble parvient à capter l’attention du spectateur. Pris au dépourvu, presque torturé par cette mise en scène, il essaye de comprendre tant bien que mal la mécanique de la chorégraphie et de percer les mystères de Trisha Brown. A noter que malgré le silence je suis entrée plus facilement dans Glacial Decoy que dans O Zlogony / O Composite, qui n’a jamais réussi à me transporter. 
Alice Renavand, Stéphane Bullion, Eléonora Abbagnato et Vincent Chaillet
Après l’entracte, deuxième partie de cette soirée T/B/K avec l’attendu Doux mensonges du chorégraphe Tchèque Jiri Kylian. Quatre danseurs sont en scène, deux couples à la présence indéniable : Eléonora Abbagnato et Vincent Chaillet d’un côté, et Alice Renavand et Stéphane Bullion de l’autre. Ces Doux mensonges sont tout simplement une oeuvre de génie, un moment de danse unique. Le chorégraphe y fait ressortir la dualité entre le côté obscur, milieu angoissant, sous le plancher de la scène de Garnier, et la lumière réconfortante et rassurante du plateau de Garnier. La scénographie est extrêmement bien affinée, très poussée, mettant le côté mystérieux, caché au spectateur, du Palais Garnier. Sur la scène, un astucieux système de trappes permet aux danseurs de se glisser sous le plateau et par des jeux de caméras, d’être filmés sous la scène. Tourmentes, craintes et angoisses, les maux de l’obscurité et des ténèbres ressortent, les images projetées sur un mur noir placé à droite et au fond de la scène, tandis qu’un autre couple resplendit sous la lumière dorée des projecteurs. Les danseurs évoluent au son des choeurs sur des airs de Monterverdi et de Gesualdo. Couple après couple, ils esquissent des portés aussi sublimes les uns que les autres. Vincent Chaillet et Eléonora Abbagnato sont fort bien assortis et captivants ; Alice Renavand et Stéphane Bullion intrigants et fascinants. On suit avec plaisir les pas de chacun de ces couples, à la fois sur scène, en l’air ou sous la scène. On scrute les expressions détendues, parfois soucieuses et angoissées d’un couple sous terre, tandis que le second s’élance depuis la pénombre à nouveau en scène. La chorégraphie, le vocabulaire de Kylian est d’une grande beauté, d’une grande poésie où les mouvements découlent les uns des autres, sans oublier les choeurs qui donnent une dimension encore plus profonde à la pièce. Une oeuvre où l’on retrouve la beauté du geste et l’émotion. Kylian est un grand maître de la chorégraphie. Des Doux mensonges que l’on ne se lasserait pas de voir.
En résumé, une soirée mixte mitigée mais à ne pas bouder, rien que pour apprécier ces 26 minutes de Doux mensonges.
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