Hier soir, la belle russe Lopatkina tenait la vedette, mais en matinée une distribution « made in France »tenait ses promesses…
Alors que tous les yeux des habitués et des passionnés étaient tournés vers la représentation de 20 heures qui réunissait Ulyana Lopatkina et José Martinez, d’autres étaient enthousiasmés par la représentation se déroulant en matinée et réunissant trois belles étoiles: Laetitia Pujol (Odette/Odile), Mathieu Ganio (Siegfried) et Benjamin Pech (Rothbart). 
Depuis le 29 novembre, j’attendais de revoir ce ballet. A la découverte des distributions en octobre dernier, j’avais été rassurée, certes je ratais la distribution du soir (cf plus haut dans l’article), mais la distribution de l’après-midi restait très alléchante: Laëtitia Pujol abordait pour la première fois le rôle d’Odette/Odile, Benjamin Pech dans le rôle de Rothbart attisait ma curiosité, et j’avais hâte de découvrir le Siegfried de Mathieu Ganio, très en forme en ce moment. C’est chose faite, ces trois danseurs ont transporté le public hier dans l’univers troublé du Lac de Noureev…
Dès les premières mesures et le prélude, la fantastique (et archi connue) musique de Tchaïkovski a envahi la salle. Le premier acte est sans aucun doute l’acte le plus long du ballet. Peu d’action, peu d’interventions du prince (qui danse peu, mais rêve beaucoup). Ce premier acte est principalement dédié au corps de ballet se qui a gratifié le public d’une belle valse. Ce premier acte sert à poser le décor et l’univers tourmenté dans lequel le prince évolue, avec ce précepteur qui montre toute son emprise sur le prince. Dans ce rôle, Benjamin Pech est très à son aise. Pas d’artifice, pas de traits surjoués, il garde un naturel et par le regard et ses gestes, impose sa présence et montre qu’il domine le prince et arrive à le « contrôler ». Mathieu Ganio convient bien dans le rôle du prince, avec son allure princière et son élégance naturelle, il incarne bien ce jeune prince rêver et un peu (voire complètement) perdu. Impeccable dans sa variation et dans ses interventions, un danseur que l’on aime particulièrement dans les rôles classiques. La dernière variation entre les deux étoiles juste avant le deuxième acte, lorsque le précepteur entraîne le prince vers le lac était très intense. Divertissement de ce premier acte: le pas de trois. Il était dansé hier par Eve Grinsztajn, Sarah Kora Dayanova et Stéphane Phavorin, très vigoureux et très en forme. Un pas de trois qui était fort bien mené. 
Chef d’oeuvre du ballet classique, le deuxième acte rend compte de la beauté du ballet et fait du Lac des Cygnes un ballet mythique. Les ensembles, la musique, les rôles principaux, l’ambiance change au cours de cet acte, le seul acte tendre du lac, le seul acte gouverné par la relation amoureuse qui s’installe entre la princesse cygne, Odette, et le prince. Moment plus qu’important, alors que le prince part à la chasse avec son arbalète, il se retrouve nez à nez avec un étrange volatile… la princesse Odette. Entrée majestueuse, entrée somptueuse, hier après-midi les spectateurs pouvaient retenir leur souffle à Bastille. Un cygne, un vrai, incarné par Laetitia Pujol venait d’entrer en scène. Mise à part quelques mouvements brusques, notamment au niveau des bras lors de sa variation, Laetitia Pujol était merveilleuse et a proposé une interprétation très intéressante du cygne blanc. A ses côtés, Mathieu Ganio était également resplendissant. L’adage du deuxième acte, cet unique instant d’amour au cours de ce ballet où Odette s’abandonne dans les bras du prince, était somptueux. Un pas de deux riche en émotion qui plongeait le public dans un autre univers. Seulement, une menace planait. Cette menace incarnée par le mauvais génie, Rothbart, qui sépare les deux héros, était dansée par Benjamin Pech, impeccable et intransigeant au cours de ces interventions. Du côté du corps de ballet, les ensembles étaient parfaitement réussis: les alignements et placements étaient respectés et les  cygnes coordonnés. Passage plus que célèbre oblige, les quatre petits cygnes ont été très applaudis. Charline Giezendanner, Lucie Clément, Daphnée Gestin et Pauline Verdusen ont su garder le rythme et rester synchro. Les quatre grands cygnes, parmi lesquels on reconnaissait les gracieuses Héloïse Bourdon et Sarah Kora Dayanova, ont également été félicités. Malgré le peu de décor pour cette version du lac, ce deuxième acte transportait le spectacteur dans un autre univers: celui de la beauté du ballet classique. Cet acte aurait pu durer des heures et des heures, le public n’aurait pu s’en lasser.
Retour à la réalité pour le troisième acte et place au mariage du prince. Ce troisième acte s’ouvre avec les différents divertissements. Les Czardas étaient bien menés par Heloïse Bourdon et Allister Madin. Parmi ces Czardas se distinguaient aussi Léonore Baulac, Marion Barbeau et Pierre-Arthur Raveau. Suivaient les danseurs espagnoles avec la sulfureuse Sabrina Mallem et les élégants Christophe Duquenne et Stéphane Phavorin. Ce fût ensuite au tous de Myriam Ould Braham, très à l’aise (mais qui mériterait peut être un autre rôle plutôt que d’être cantonné à la napolitaine, et de Mallory Gaudion d’exécuter la danse Napolitaine. Parmi les napolitains, on retrouvait entre autre Eléonore Guérineau, Marine Ganio, Marc Moreau et Hugo Vigglioti. Puis, la mazurka a clôturé ces divertissements. Les fiancées se sont alors présentées au prince, afin de que ce dernier choisisse celle à qui il demandera la main. Très souriante et ravissante, Laurène Lévy se démarquait des autres fiancées lors de cette variation. Alors que le prince refusait catégoriquement de prendre pour épouse l’une des jeunes femmes présentes, le cygne en noir entra en scène. Laetitia Pujol a pu dans ce rôle d’Odile exprimer tout son talent: vénéneuse, intriguante, ensorcelante, elle réussit, appuyée par l’intransigeant Rothbart de Benjamin Pech, à convaincre que le prince de l’épouser, et notre jeune prince tombe (évidemment) dans la supercherie. Le pas de deux, ou plutôt pas de trois, réunissant nos trois rôle principaux était plus que bien mené. Laetitia Pujol attisant le prince, ce dernier n’ayant d’yeux que pour le cygne noir, le tout sous le contrôle de Rothbart, qui tel un prestidigitateur magniait le prince comme une marionnette. (comme le cygne blanc au deuxième acte d’ailleurs, qui obéit aux moindres faits et gestes de son maître.) Les trois solistes ont brillé dans chacune de leurs variations, Benjamin Pech très incisif et très impressionnant dans la sienne. La coda était superbe: Mathieu Ganio magnifique, Laetitia Pujol qui a passé avec brio l’étape  des mythiques 32 fouettés (qui ont recueillis les « hourra » et « bravo » du public). Ambiance plus qu’électrique, le public fût un peu calmé par la fin tragique de cet acte, alors qu’il vient de jurer son amour pour le cygne noir. Le prince se rend alors compte de la supercherie. Contre les visages radieux et victorieux de Benjamin Pech et de Laetitia Pujol, fiers de leur mauvais coup tandis qu’Odette fait son apparition à la fenêtre. Le prince dépité et ravagé, vient de perdre celle qu’il aimait.
Ambiance plus lourde, ce quatrième acte débute avec une longue entrée des cygnes qui se rassemblent. Le prince se réveille alors au milieu du lac, et part à la recherche d’Odette. Dans un dernier pas de deux, très douloureux, Mathieu Ganio et Laetitia Pujol expriment le desespoire et la douleur du prince Siegfried et d’Odette, qui sont condamnés à cette issue fatale. Malgré ce prince implorant et prêt à tout pour se faire pardonner, Odette ne pourra jamais plus retrouver sa forme humaine. L’acte se finit alors par ce célèbre thème qui réunit une dernière fois les trois danseurs: Benjamin Pech, grandiose, enlève alors Odette des bras du prince. Laetitia Pujol prend alors à cet instant une pose très caractéristique d’un volatile. Après un dernier affrontement entre les deux danseurs, Rothbart enlève Odette brisant le rêve du prince.
Il y a des ballets appelés « grands ballets classiques », Le lac des cygnes en fait bien évidemment partie. Plusieurs versions coexistent (Bourmeister…), chacune avec ces particularités, avec une lecture différente selon le chorégraphe. Celle de Noureev reste l’une des plus belles, et l’une des plus intéressantes relecture de l’oeuvre de Petipa et de Lev Ivanov. Plus centrée sur la psychologie et le ressenti du prince, elle enrichit le livret et pousse le spectateur à la reflexion. C’est un lac pour lequel on ne peut rester insensible, pour lequel l’on ne peut se poser de questions tant sur l’ambiguité de la relation entre le prince et son precepteur, le rôle de Rothbart. Il est également très enrichissant de voir plusieurs distributions afin de comparer les différentes interprétations du double rôle Odette/Odile par les danseuses. Un ballet à voir et à revoir…
Encore bravo à toute la distribution d’hier après-midi, et à tout le corps de ballet, qui réenchaînait le soir même.
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